Zoé Valdés déboulonne Fidel Castro
Caroline Montpetit
Édition du samedi 09 et du dimanche 10 mai 2009
Au nom de la fiction

On dit que la vérité est la première victime de la guerre. Le peuple cubain en sait quelque chose. Cette semaine était célébrée la Journée internationale de la liberté de presse. Et Zoé Valdés, écrivaine d'origine cubaine exilée à Paris depuis 1995, a profité de l'occasion pour parler ici de son dernier livre, un «essai romancé», La Fiction Fidel, une charge à fond de train contre Fidel Castro publiée plus tôt cette année chez Gallimard.

D'entrée de jeu, l'écrivaine précise: depuis le temps qu'on lui parle de politique alors qu'elle écrit de la fiction, elle a décidé cette fois d'aller au fond des choses. «L'histoire ne m'intéresse absolument pas, sauf pour écrire des romans. Les dates, les faits précis et les noms, je m'en fiche; à moins que ce ne soit pour inventer ce que je voudrais raconter dans la fiction. Je ne suis pas historienne, ni scientifique, mais je ne suis pas insensible à l'ironie de la raison», écrit-elle. Lorsqu'on l'interroge sur l'appellation «essai romancé» qui coiffe son ouvrage, elle répond que ce qui y figure est réel, mais qu'elle ne peut pas toujours le prouver scientifiquement. Lorsqu'elle parle, par exemple, d'un exemplaire du Mein Kampf d'Hitler que Fidel Castro aurait soigneusement conservé et annoté, elle explique que cet exemplaire aurait disparu dans un accident de la route impliquant le jeune homme qui le détenait...

Mais ce sont là des détails, si l'on ose dire. Dans un texte intitulé J'accuse, Zoé Valdés dresse une longue liste des récriminations qu'elle entretient contre le dictateur, qu'elle accuse «d'avoir dévasté le pays, d'avoir ruiné son économie et sa culture, d'avoir plongé la conscience politique du peuple cubain dans le plus profond des abîmes, celui de la terreur». Elle accuse aussi, entre autres, le régime «d'encourager la prostitution infantile», elle dénonce «le haut niveau d'analphabétisme qui s'est accru par manque de livres, à force de recevoir comme éducation un discours unidimensionnel recouvert d'une idéologie apologétique, castratrice et génocidaire».

Persona non grata

Zoé Valdés est persona non grata à Cuba depuis la parution de son livre Le Néant quotidien, traduit de l'espagnol, en 1995, en France. Après sa publication, l'écrivaine a donné des entrevues considérées comme incommodantes par le gouvernement cubain. Depuis, on lui a fait clairement savoir qu'elle ne pouvait plus rentrer dans son pays.

«Je me suis dit: si j'écris ce livre, ils [les lecteurs] vont au moins avoir une notion de ce qui est pour moi la politique, avoir une connaissance de l'histoire. J'ai pensé que ça ouvrirait un chemin plus court, quand chaque fois on doit expliquer ce qui se passait à Cuba avant.»

Avant, c'est largement l'époque de Fulgencio Batista, que Zoé Valdés ne se prive pas de réhabiliter en utilisant des données qu'elle a récoltées, dit-elle, à Miami et auprès de la famille de l'ex-président cubain, puisque ces pages de l'histoire sont, depuis la venue du régime castriste, dit-elle, introuvables sur l'île.

«Quand, entre 1940 et 1943, l'Europe brûlait sous le joug nazi, Cuba était un modèle de démocratie et de développement pour beaucoup de pays. La figure majeure de ce triomphe de la scène cubaine, largement présent à l'extérieur, fut assurément le président Fulgencio Batista, admiré par des personnalités du monde entier, parmi lesquelles le président Franklin D. Roosevelt», écrit-elle. Les femmes cubaines, précise-t-elle, ont obtenu le droit de vote avant les femmes américaines. Le parti ouvrier socialiste a été fondé à Cuba en 1904. Si Zoé Valdés déplore rapidement le coup d'État mené par Batista en 1952 et la débâcle qui a suivi, elle insiste sur le fait que Batista était métis et qu'en tant que tel, il était l'objet du racisme de la bourgeoisie cubaine.

«Ces mêmes bourgeois gauchistes que nous voyons aujourd'hui partout sont les mêmes qui grondaient en privé, retranchés dans leurs demeures: "Fidel, Fidel, débarrasse-nous du Négro!" Par cette apostrophe, ils désignaient Batista. J'ai toujours pensé que Fidel Castro les méprisait et transformait leurs villas en latrines, en leur mettant entre les mains une balayette pour nettoyer les cabinets, car il n'a jamais pu supporter de devoir son pouvoir à pareille canaille», écrit-elle.

L'écrivaine entretient manifestement un ressentiment immense contre le dictateur qui règne sans partage sur l'île depuis 1959, qu'elle n'hésite pas à comparer à Oussama ben Laden et dont elle met en lumière le culte de la personnalité.

«On a une vision de la politique de Cuba selon laquelle les gens sont contents du gouvernement, il n'y a pas d'opposition, c'est un gouvernement et non une dictature, et ce sont des gens qui ont le droit de former une succession dynastique castro-communiste. Tandis que, dans la réalité, les gens ne sont pas vraiment d'accord avec cela, mais ils ne peuvent pas s'exprimer. Ils sont obligés de marcher le 1er Mai massivement parce que sinon ils perdent leur boulot. Les gens ne sont pas d'accord avec cette succession dynastique. Ils voudraient bien autre chose. Ils voudraient bien, je pense, comme partout, devenir un pays normal où il y a une démocratie, où il y a des élections», dit-elle.

Quant au changement annoncé par Raúl Castro, elle n'y croit pas. Et elle lance qu'il y a à Cuba un comité de défense de la Révolution dans chaque édifice, et qu'une association de trois personnes peut être rapidement dénoncée comme subversive.

Dans son rapport annuel de 2008, Reporters sans frontières note d'ailleurs que «l'incertitude plane sur l'avenir du régime castriste, et la presse étrangère, surveillée de près, est priée de ne pas froisser les susceptibilités en haut lieu. Le 22 février 2007, le correspondant à La Havane du quotidien américain Chicago Tribune, Gary Marx, et son collègue du quotidien mexicain El Universal, César Gonzales-Calero, ont vu leur accréditation retirée et reçu l'ordre de quitter le pays au prétexte que leurs articles véhiculaient une "image négative" de Cuba». À Cuba, «seules les méthodes répressives ont évolué», écrit l'organisme. «[...] le régime ne donne plus dans les grands procès mais dans la brutalité ordinaire». Lors de manifestations pacifiques, par exemple, des journalistes sont arrêtés puis relâchés le jour suivant.

C'est sans parler des 27 journalistes arrêtés en mars 2003, qui continuent de purger leur peine en prison, «soumis aux mauvais traitements de leurs gardiens et privés de soins», ajoute Reporters sans frontières, qui était l'hôte cette semaine, avec son éditeur Gallimard, de Zoé Valdès.

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La fiction Fidel

Zoé Valdés

Traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan

Gallimard

Paris, 2009, 380 pages

http://www.ledevoir.com/2009/05/09/249559.html