ANNE DENIS
Cuba au pied du mur
21/04/09

La fin de l'embargo américain contre Cuba ? « Ce n'est pas pour demain », a dit clairement Barack Obama lors du sommet des Amériques qui s'est achevé dimanche à Trinité-et-Tobago. Mais si ce n'est pas pour demain, ce n'est plus, désormais, un tabou. A l'issue de ce sommet, Cuba est sorti de son anachronisme pour redevenir un important sujet d'actualité, au sein de la communauté internationale mais aussi et surtout entre les deux Amériques, du Nord et du Sud. Un sujet de friction bien sûr, mais dont on peut parler, voire, éventuellement, plaisanter. Et ce n'est pas rien. Lors de ce cinquième sommet, le président américain a ainsi remercié avec humour le très antilibéral président du Nicaragua Daniel Ortega « de ne pas l'avoir accusé de choses survenues quand il avait trois mois ». Ortega avait admis qu'en effet, Obama était trop jeune pour avoir été impliqué dans le débarquement de la Baie des Cochons, lancé par John F. Kennedy en avril 1961.

Lors de ce même sommet, on a vu le chef d'Etat vénézuélien Hugo Chavez, allié majeur du régime castriste (pour lequel il a refusé de signer le compromis final de la réunion), venir taper très cordialement sur l'épaule de Barack Obama ou encore déclarer qu'il le trouvait intelligent, quelques jours à peine, d'ailleurs, après l'avoir traité de « pauvre ignare ». Le chef d'Etat cubain, Raul Castro, certes absent de Trinité-et-Tobago - Cuba étant exclu de l'Organisation des Etats américains (OEA) -, a pour sa part un instant quitté son rôle de petit frère docile d'un Fidel légendaire mais quasi-momifié, pour se déclarer prêt à discuter de « tout, tout, tout » avec Washington, y compris droits de l'homme et liberté de la presse.

Des mots, des symboles, diront les sceptiques. Néanmoins, le geste unilatéral qu'a consenti Barack Obama avant de se rendre au sommet des Amériques, n'est nullement symbolique. Sa décision de supprimer toute limitation aux voyages et aux transferts d'argent des Cubano-Américains vers leur île d'origine a un impact économique réel pour une société cubaine à bout de souffle, mais aussi une portée politique tangible, à l'étranger et, surtout, à l'intérieur même des Etats-Unis. Comme l'a souligné Jean-Jacques Kourianlsky, chercheur à l'Iris, Barack Obama n'a fait qu'accomplir une promesse de campagne, qui lui a permis de rallier à l'élection présidentielle plus de la moitié des votes des exilés cubains de Floride, pourtant traditionnellement pro-républicains.

Et maintenant ? Les sanctions à l'encontre de Cuba avaient déjà été assouplies par le passé, pendant les mandats de Jimmy Carter et de Bill Clinton notamment, mais pour une courte durée. Cette nouvelle décision a le mérite d'être carrée mais elle ne remet nullement en cause l'embargo commercial américain, en vigueur depuis quarante-sept ans.

Des décennies après la fin de la guerre froide, l'île communiste vit donc toujours sous le coup de cet embargo et de la très sévère loi Helms-Burton, qui punit tout commerce entre Cuba et une entreprise américaine ou étrangère. L'Amérique latine toute entière attend des Etats-Unis la levée de cet embargo, de même d'ailleurs que de nombreux Nord-Américains, conscient du caractère contre-productif de cette attitude extrémiste.

Mais Obama n'entend pas se laisser enfermer dans un processus trop rapide. « Les questions relatives aux prisonniers politiques, à la liberté d'expression et à la démocratie ne sauraient être simplement mises de côté », a-t-il lancé. En clair, après son geste de bonne volonté, la balle est dans le camp du parti communiste cubain.

Or les intentions réelles de ce dernier restent fortement opaques. Depuis que le vieux Lider Maximo a officiellement cédé, début 2008, le pouvoir à son frère Raul de soixante-dix-sept ans, celui-ci a entrepris une série de réformes - fin de l'égalitarisme salarial, réforme agricole, liberté d'achat de portables et d'ordinateurs - destinées d'abord à donner un peu d'air à une économie exsangue mais dont la portée reste limitée. Aucun progrès, en outre, côté politique. Le récent limogeage, dans la plus pure tradition stalinienne, de deux anciens proches de Fidel - le vice-président Carlos Lage et le ministre des Affaires étrangères, Felipe Perez Roque - constitue même un signal inquiétant. Les deux hommes symbolisaient non seulement la relève générationnelle, mais aussi la branche du parti favorable à l'ouverture.

Il est clair que pour les orthodoxes du parti communiste cubain, la main tendue d'Obama peut se révéler dangereusement déstabilisatrice. D'autant que la population, qui vit des difficultés croissantes depuis une dizaine d'années, exacerbées par les dégâts des récents ouragans et par la crise mondiale, n'en peut plus. Washington attend des actes. La Havane est au pied du mur.

http://www.lesechos.fr/info/inter/4855773-cuba-au-pied-du-mur.htm