(Pas le) Centre Ernesto Che Guevara

La vérite sur Cuba que le centre n'ose pas mettre sur son site internet.

11 octobre 2007

Che Guevara, héros de l'impasse

Che Guevara, héros de l'impasse, par Gérard Chaliand
LE MONDE | 10.10.07 | 14h49

La mort reçue au combat était dénommée, dans la Grèce antique, "belle mort". Ainsi, l'échec politique et stratégique d'Ernesto Che Guevara en Bolivie où il a été exécuté en octobre 1967, se voyait transformé en mythe : il avait assumé jusqu'au bout le destin qu'il s'était choisi.

Lorsque le Che quitte Cuba, après s'être démis de toutes ses fonctions, il a en tête de contribuer à créer un, deux, plusieurs Vietnam "contre l'impérialisme américain". La tentative de susciter un foyer insurrectionnel en Bolivie était sans doute vouée à l'échec dès le début des onze mois de son existence. Elle s'ajoutait, sur un terrain moins étranger, au fiasco qu'avait précédemment rencontré Guevara au Zaïre où, clandestinement, il avait tenté en vain de mieux organiser une insurrection médiocre.

L'expérience bolivienne entendait mettre en pratique la théorie du foco, ou foyer combattant qui consiste à engager la lutte armée sans préparation politique des populations qu'il entend entraîner. Cette stratégie avait déjà largement montré son inanité, depuis une demi-douzaine d'années, dans plusieurs pays latino-américains.

C'est dans La Guerre de guérilla que Guevara résume les leçons de la révolution cubaine : des irréguliers peuvent battre une armée régulière ; la montagne est le terrain idéal et, surtout, il n'est pas nécessaire d'attendre que toutes les conditions soient réunies pour commencer la lutte armée. Celle-ci pouvant, par exemple, entraîner l'appui ou la participation des paysans.

Or les raisons du succès des castristes à Cuba n'avaient pas été convenablement évaluées par Guevara. Celles-ci tenaient au fait que les rebelles prétendaient lutter pour le "pain et la liberté", ce qui leur gagna l'appui de mouvements politiques urbains opposés à la dictature de Batista dont la base sociale était mince. Par ailleurs, les Etats-Unis observaient une neutralité plutôt bienveillante.

Dès que la révolution cubaine, au cours des années 1960-1961, se radicalisa et se proclama "marxiste-léniniste", l'exode d'une partie de la population commença. Et les Etats-Unis manifestèrent leur hostilité militante tandis que les gouvernements latino-américains, dictatoriaux ou non, s'efforcèrent, épaulés par Washington, d'écraser dans l'oeuf toute tentative d'insurrection sur le modèle castriste.

A Cuba, dans les années 1960, aucune leçon ne fut tirée des échecs du foco, Régis Debray en rédigea même une brillante théorisation dans Révolution dans la révolution (Maspero 1967). En Bolivie, le Parti communiste se refusant à accorder son soutien à l'entreprise, Guevara se retrouva avec une troupe essentiellement composée d'étrangers, et sur un terrain géographique et humain particulièrement défavorable : ni lui ni aucun des siens ne pouvaient communiquer avec les paysans indiens qui n'entendaient pas l'espagnol.

La propagande par l'acte, cette technique qui, avec les anarchistes, au tournant du siècle précédent, avait déjà démontré ses limites et dont la portée était surtout médiatique, ne pouvait remplacer le patient travail de mobilisation et d'organisation des mouvements révolutionnaires tels ceux des Chinois ou des Vietnamiens.

En Amérique latine, les luttes armées, contrairement aux mouvements anticolonialistes d'Asie et d'Afrique, ne pouvaient invoquer la question nationale. On y était formellement indépendants depuis longtemps. La théorie du foco, en négligeant le travail politique, concourait à isoler davantage les éléments révolutionnaires. Il faudra vingt ans d'échecs en Amérique latine pour que l'emportent les sandinistes au Nicaragua (1979) après être revenus aux méthodes organisationnelles classiques.

"Pas un paysan n'a rejoint la guérilla", note Guevara au neuvième mois du journal qu'il tient et qui fut publié après sa mort. Amer constat qui ne laissait d'autre alternative que de continuer, par volontarisme. Tout indiquait qu'il menait à une tragique impasse.

Blessé, Guevara était achevé, parce qu'il était plus commode de l'avoir mort que vif. Sa mort, à laquelle il s'était depuis longtemps préparé, lui conférait l'aura héroïque de ceux qui, tôt disparus, surent vivre et mourir conformément à ce qu'ils prônaient.

Gérard Chaliand, spécialiste de géostratégie

Article paru dans l'édition du 11.10.07.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-965273,0.html

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