10 octobre 2007
Cuba : lever de «Rideau»
Cuba : lever de «Rideau»
Deux anciennes habitantes reviennent dans l'île et pointent l'échec du régime sans toutefois condamner le projet égalitariste de Castro.
Par Eric LORET
QUOTIDIEN : mercredi 10 octobre 2007
Le Rideau de sucre de Camila Guzmán Urzúa, 1 h 30.
Elles sont deux filles, nées au Chili en 1969 et 1971, qui ont fui vers Cuba avec leurs familles à l'arrivée de Pinochet. Là, on leur a donné maison, travail et des souvenirs de paix inoubliables. L'une fait les yeux (Camila Guzmán Urzúa), l'autre les oreilles (Claudia Soto Mansilla, au son). Toutes deux sont ensuite parties vivre à Paris, après la chute du Mur. Trajets semblables, vies différentes. Elles sont revenues à Cuba en 2002, à la recherche du paradis de leur enfance.
Déni. Ce pertinent documentaire commence comme cela, dans l'enchantement. On se croirait dans les greniers de Goodbye Lenin, mais en vrai, avec les petits Pionniers qui aujourd'hui encore chantent vaillamment «Nous serons comme le Che» . Même conviction chez les étudiants de l'école Lénine, qui croient apparemment au régime de «Fidel», se voient biochimistes et ingénieurs de la Révolution ou n'osent tout simplement pas critiquer. Mais aux images d'une enfance garnie de goûters étatiques et crémeux succède la disette des années 90, avec la «période spéciale en temps de paix» . Manque d'essence, d'électricité, de nourriture. Le rêve est à l'eau comme le musée de la Révolution, où la réalisatrice s'attarde sur une combinaison de cosmonaute mitée, noyée dans une vitre glaireuse. A l'époque, tous les enfants allaient conquérir la lune et changer la vie. La survie, aujourd'hui à Cuba, n'est due qu'au vol généralisé dans les usines de l'Etat, au troc et aux devises qu'envoient les expatriés à leurs familles.
Au-delà du témoignage sur la faillite cubaine, le Rideau de sucre ouvre à une réflexion sur la relativité du bonheur politique et la justification du pouvoir. On y constate la séduction qu'exerce toute explication totalisante du monde. Mais aussi comment le «réalisme» de ces explications ne tient qu'au fil de la victoire économique. La foi des étudiants castristes ressemble en effet comme deux gouttes de rhum à celle de nos VRP du libéralisme, les uns épandant du John Rawls sur le champ de ruines qu'ils sont les seuls à ne pas voir, les autres du José Marti. Le déni est toujours la raison du plus fort, comme le dit l'une des femmes interviewées. Les autres se retrouvent quant à eux dans un pays aimé et détesté à la fois, n'ayant plus que le goût, le fantôme sur la langue, des lendemains qui chantent, sans possibilité d'en faire le deuil. Encore qu'aux Cubains soit épargné le vilain sentiment que nous avons par chez nous d'être responsables de la merdification des relations humaines, du désastre de l'addition des tyrannies narcissiques en simulacre de démocratie. Pour eux, c'est simple. La chute du Mur, en les privant des ressources du bloc soviétique, et l'incompétence économique de Castro sont la cause de cette descente aux enfers où le matérialisme, disent-ils, les a rendus individualistes. Quant à l'embargo américain, quoique réel, s'il n'est jamais incriminé dans le film, c'est, explique Claudia Soto Mansilla, que les Cubains lui trouvent bon dos et estiment que le régime en fait le cache-sexe de ses erreurs.
Mal en patience. Le Rideau de sucre assume parfaitement ses bornes subjectives, ne prétend à aucune vérité. On n'en sort ni pro, ni anti. Il s'entretient avec des trentenaires expatriés de passage, donne peu la parole à ceux qui sont restés mais qui, pour ce qu'on en voit, prennent leur mal en patience. On aurait aimé en savoir plus sur l'exil du Chili à Cuba et à Paris, jeter un oeil en dehors de la Havane ou connaître le sentiment de ces vieillards entraperçus, ombres d'avant le castrisme sur lesquelles l'Histoire a passé. Mais c'eût été un autre parcours, et d'autres enfances.
http://www.liberation.fr/culture/cinema/283619.FR.php
Le facteur "Che"
Le facteur "Che"
LE MONDE | 10.10.07 | 18h39 • Mis à jour le 10.10.07 | 18h39
Ce fut un rassemblement marquant, annonciateur du "joli Mai". Le 19 octobre 1967, à Paris, dans la grande salle de la Mutualité, 1 600 personnes s'étaient retrouvées pour saluer la mémoire d'Ernesto Che Guevara, assassiné quelques jours plus tôt en Bolivie. Ce meeting funéraire constitua sans doute le véritable acte de naissance de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR). Fondée en 1966, ancêtre de l'actuelle Ligue communiste révolutionnaire (LCR), cette organisation se réclamait d'une tradition "trotskiste". Mais elle apparaissait aussi et d'abord comme un "groupe guévariste", selon le mot de Jean-Paul Salles, auteur d'un ouvrage de référence sur cette saga militante (La Ligue communiste révolutionnaire. Instrument du grand soir ou lieu d'apprentissage ?, Presses universitaires de Rennes, 2005).
Quarante ans après la mort du Che, l'hommage que lui consacrent Olivier Besancenot et Michael Löwy doit donc se lire comme un geste non pas de rupture (lâcher Trotski pour le Che), mais de stricte fidélité. Ce qui se joue, avec ce livre, c'est un passage de témoin. Le jeune porte-parole de la LCR y côtoie deux militants aguerris : Michael Löwy, spécialiste des "affinités électives" entre judaïsme et révolution, et Daniel Bensaïd, philosophe tutélaire de la LCR, dont un texte vient conclure l'ouvrage.
D'une génération à l'autre, bien sûr, les expériences diffèrent. Hier, l'objectif était de perpétuer les combats du Che en soutenant les guérillas rurales d'Amérique latine. Aujourd'hui, il s'agit de méditer son itinéraire pour imaginer le "socialisme du XXIe siècle". Comment articuler soulèvement individuel et rébellion collective, discipline organisationnelle et démocratie "participative", perspective locale et stratégie mondiale ? A l'heure du renouveau altermondialiste, écrivent Besancenot et Löwy, répondre à ces questions exige de "reprendre l'héritage éthique, révolutionnaire et humaniste" de Guevara. De cet héritage, les auteurs repèrent la postérité contemporaine : selon eux, "l'esprit du Che" inspire non seulement les insurgés zapatistes du Chiapas au Mexique, mais aussi l'actuelle "révolution bolivarienne" en Amérique latine, ou encore "le débat politique et intellectuel" à Cuba.
Le fait mérite d'être remarqué : quant à la fragilité de ce "débat" sous la dictature castriste, quant aux ambiguïtés de plus en plus manifestes de la "révolution" vénézuélienne et de son "charismatique" meneur (Hugo Chavez), Besancenot et Löwy sont pour le moins discrets. Certes, ils pointent quelques "limites" dans la "pensée" de Guevara : son incapacité à saisir le phénomène stalinien, ou encore sa "conception sacrificielle" de l'engagement militant, et sa tendance à célébrer "la haine comme facteur de lutte". De même, ils esquissent un bilan critique des guérillas latino-américaines, et donc du soutien actif que la LCR leur apporta dans les années 1970 : avec le recul, notent-ils, il faut marquer que ces mouvements isolés, qui menèrent nombre de militants à la torture et à la mort, étaient "trop militaristes, trop avant-gardistes". Mais l'effort de lucidité s'arrête là - au passé. En ce sens, un tel livre demeure bel et bien fidèle à une certaine tradition "gauchiste" : celle qui mêle quelque clairvoyance rétrospective aux illusions volontaristes du moment.
"Che Guevara. Une braise qui brûle encore" Olivier Besancenot, Michael Löwy. Ed. Mille et une nuits, 252 p., 14 €.
Jean Birnbaum
Article paru dans l'édition du 11.10.07.
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